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AU CLAIR DE LA LUNE MON AMI PIERROT
...Prête-moi ta plume...
...Pour écrire un mot...
...Ta
chandelle est morte...
...Tu
n'as plus de feu...
...Pourtant
je t'escorte...
...En
pensée pour deux...
Qui pourra jamais dire lequel de nous deux accompagnait l'autre,
lequel de nous deux devenait un apôtre ?
Depuis septembre 1942 ces chemins traversés sur la route du crime
jusqu'à ta renaissance, où tes yeux s'allumaient sur le reste de
ta vie.
Je savais que tu étais là, le coeur toujours ouvert à me dire tes
idées, tes espoirs, mais jamais tes chagrins.
Je savais que tu étais revenu au plus beau des matins.
Mais avant, que de combats livrés, en prison de la Santé, au mitard,
à chanter pour ne pas renoncer.
Dans les camps à bâtir l'avenir où nous devions triompher.
Depuis Paris, au gymnase Jean Jaurès jusqu'à ce camp de Pithiviers
perdu de vue alentour pour les autres.
Personne pour croire que nous avions raison.
Personne pour vous donner la main pour sortir des déserts, pas encore
des enfers.
Dans nos baraques " made in France " combien de rêves envolés derrière
les barbelés ?
Combien de puces et de punaises écrasées ?
La neige, la pluie, le vent, les nuages pour nous dissiper davantage.
Le regard des gendarmes le fusil sur l'épaule nous surveillant comme
des fauves en cage.
Combien de feuillets sur le calendrier nous avons épluchés sans
jamais renoncer à croire, depuis nos certitudes, depuis notre amour
pour la paix, depuis tant de respirations communes.
Pierrot, mon double de ce temps.
Pierrot dans nos ombres mêlées.
Il restait malgré nous tant d'épreuves à venir.
Après ce fut Voves, où le même châlit confondait nos chaleurs, nos
souffles nocturnes, même des bombardements.
Sans parler des gamelles pas encore conjuguées au passé.
Voves où tu étais là pour me dire, surveiller les silences, et montrer
des photos.
Voves où tout était à partager dans la fraternité, jusqu'à notre
jeunesse contingentée.
Puis ce fut l'escalade - un voyage hors de l'imaginaire pour rejoindre
le néant absolu.
Tout se transforma soudain, nous devenions les uns, les autres des
apparences numérotées.
Je devenais le 30655, et toi 32116.
Un numéro juste pour disparaître dans le système des camps nazis.
Sans adieu, sans discontinuer l'hécatombe nous submergea.
Squelettes entre squelettes pour la honte des hommes SS - tous leurs
valets sanguinaires.
Pierrot, je te voyais disparaître, tu me voyais disparaître comme
tous les autres.
Le courage reste un mot sans valeur, si l'on ne sait saisir au vol
le moindre souffle à l'espérance.
Pierrot, mon frère, quand tu levas le bras au revier (infirmerie)
où tu mourais déjà, seulement pour dire que tu savais repriser des
chaussettes.
Repriser des chaussettes en déportation - au revier -, ne plus sortir
travailler, s'user au kommando, ne plus affronter les secondes meurtrières
à la base sous-marine, ne plus être au-delà de la zone où le temps
confond tous les assassinats.
Pierrot raccomodeur de chaussettes pour des pieds étrangers, où
l'on sait que demain sera recommencé ici.
Les mois passèrent, la guerre s'éffilochait pour ce pays conquérant.
Restait peut-être aussi le pire.
" Les marches de la mort " dans un périple tortueux.
Et ce fut Sandbostel, le mouroir où l'on continuait à déchirer les
corps... peut-être encore vivants.
Pierrot agité par les poux, le typhus, le coma prolongé.
Pierrot refit surface en gonflant ses poumons rétréçis.
Pierrot ouvrit ses yeux sur ses ruines fumantes.
Pierrot retourna à Drancy voir Marcelle...
Marcelle sa bien-aimée... jusqu'au 3 décembre 1994.
Pierrot était heureux.
Pierrot était un Père et un Grand-Père exemplaire.
Pierrot était dans mon espace à vivre...
Il y est toujours... jusqu'à mon grand-départ.
A Pierre CRAPIER
Homologué Sergent de la Résistance Intérieure Française
Déporté-Résistant
KZ Neuengamme.
A Meursac, le 27 09 2001
André Migdal - Ancien Déporté-Résistant
Ex 30655
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